Alimentation monophasée ou triphasée pour le calcul IA

La première conversation qui fait dérailler un projet IA ne porte pas sur les GPU. Elle porte sur la prise murale. Quelqu'un commande un serveur à 8 GPU, l'installateur arrive, regarde le circuit disponible, et le projet s'arrête trois semaines le temps qu'un électricien reprenne l'installation de la salle. Cet article est la version de cette conversation que vous avez intérêt à tenir avant de signer le bon de commande.

Il s'adresse aux acheteurs, aux responsables de laboratoire et aux intégrateurs européens qui doivent décider si leur installation électrique existante suffit, ou si une mise à niveau en triphasé doit figurer sur la nomenclature. Nous ne présupposons rien de vos connaissances en électrotechnique — mais nous serons honnêtes sur les points où le calcul compte vraiment.

Les bases du courant alternatif, à la dose minimale utile

Le courant alternatif à la prise se résume à trois grandeurs qu'il faut connaître.

La tension. La pression avec laquelle le réseau pousse les électrons. L'Europe fonctionne sur une valeur nominale de 230 V entre phase et neutre. L'Amérique du Nord utilise 120 V pour les prises courantes, 208 V ou 240 V pour les équipements plus puissants. La tension se mesure entre deux conducteurs — soit entre un conducteur « phase » et le neutre, soit entre deux phases différentes.

La fréquence. Le nombre de fois par seconde où la sinusoïde alternative change de sens. 50 Hz en Europe et dans la majeure partie de l'Asie, 60 Hz en Amérique du Nord et dans quelques exceptions. Pour les alimentations de serveurs, cela n'a quasiment aucune importance : pratiquement toutes les alimentations à découpage modernes acceptent les deux. En revanche, cela compte pour les moteurs, les transformateurs et tout équipement dont la fréquence de synchronisme est imposée.

Le courant. Le nombre d'électrons qui circulent par seconde. Il se mesure en ampères. Le calibre du disjoncteur indiqué sur le circuit (16 A, 32 A, 63 A) correspond au courant permanent maximal que le câble et le disjoncteur peuvent supporter en toute sécurité.

La puissance, c'est-à-dire ce qui alimente réellement vos GPU, vaut tension × courant. À 230 V et 16 A, vous obtenez 3,680 W de capacité théorique. Dans la pratique, la charge permanente est déclassée à 80 % du calibre du disjoncteur dans la plupart des pays : un circuit 16 A tient donc environ 2,950 W en continu. Gardez ce chiffre en tête — c'est le nombre le plus cité de tout cet article.

Monophasé, split-phase, triphasé

Le réseau délivre la puissance sous la forme de trois sinusoïdes, chacune décalée de 120° par rapport aux autres. Ce que vous récupérez à la prise dépend de la façon dont le bâtiment a été câblé depuis le transformateur.

Alimentation triphasée (L1, L2, L3, N, PE)
  • L1 — Phase 1
  • L2 — Phase 2 (décalage de 120°)
  • L3 — Phase 3 (décalage de 240°)
  • N — Neutre (retour commun)
  • PE — Terre de protection
→ câblage du bâtiment
À la prise
  • Monophasé : L1 + N — 230 V
  • Triphasé : L1+L2+L3 + N — 400 V entre phases / 230 V phase-neutre

Le monophasé. Un conducteur de phase et un neutre. C'est l'aspect de toutes les prises domestiques européennes : 230 V entre phase et neutre, un disjoncteur, un circuit. Simple, omniprésent, limité en capacité. Un circuit « monophasé 16 A » est la prise de salon par défaut dans l'UE.

Le split-phase. Une curiosité nord-américaine : un secondaire de transformateur à 240 V, avec point milieu relié au neutre, ce qui donne 120 V sur chaque demi-enroulement et 240 V entre les deux. C'est ce qui alimente un sèche-linge ou un chargeur de véhicule électrique aux États-Unis. Cela n'existe pas en Europe. Quand un forum américain parle de « 240 V », il s'agit presque toujours du split-phase 120/240 V, et non du monophasé européen à 230 V. Le câblage, les disjoncteurs et les prises sont différents. Nous le mentionnons uniquement pour que vous ne confondiez pas les conseils trouvés sur les sites américains avec la réalité européenne.

Le triphasé. Trois conducteurs de phase (L1, L2, L3) et un neutre commun. En Europe, la norme est de 400 V entre deux phases quelconques et de 230 V entre chaque phase et le neutre. Autrement dit, une prise triphasée vous donne les deux — du triphasé haute tension pour les gros moteurs et les PDU, et trois circuits monophasés 230 V indépendants si vous la répartissez correctement. C'est le format de toutes les installations industrielles, de tous les centres de données et de tous les ateliers sérieux.

Les calculs du triphasé, dans la version qui vous est utile :

Grandeur Formule Exemple (400 V, 16 A)
Tension phase-neutre V_LN = V_LL / √3 400 / 1.732 ≈ 230 V
Puissance triphasée totale P = √3 × V_LL × I × PF 1.732 × 400 × 16 ≈ 11.1 kW
Puissance par phase vers le neutre P_phase = V_LN × I 230 × 16 ≈ 3.7 kW
Puissance totale vue comme 3× monophasé 3 × P_phase 3 × 3.7 ≈ 11.1 kW

Ce qu'il faut retenir : un circuit triphasé 400 V 16 A transporte les mêmes 11 kW qui exigeraient autrement une arrivée monophasée 230 V de 48 A. Le même cuivre, trois fois la puissance, et une charge équilibrée sur le neutre.

La réalité électrique européenne

Type d'installation Circuits généralement disponibles Total utilisable en continu
Appartement résidentiel 1–4× 230 V 16 A monophasé 3–12 kW
Maison individuelle 1× 400 V 25–32 A triphasé + circuits divisionnaires 14–22 kW
Petit bureau / laboratoire (une arrivée) 230 V 16 A ou 32 A monophasé 3–7 kW
Petit bureau / laboratoire (triphasé) 400 V 25 A ou 32 A triphasé 17–22 kW
Atelier / industrie légère 400 V 32 A ou 63 A triphasé 22–43 kW
Industriel / colocation / centre de données 400 V 63 A+ triphasé, arrivées multiples 43 kW+ par rack

Ce sont des ordres de grandeur, pas des garanties. La première chose à faire avant de dimensionner une installation de serveurs, c'est de regarder le tableau électrique réel et de compter les circuits, et non de se fier à ce que le bâtiment « devrait » avoir.

Quelques pièges classiques pour les acheteurs :

  • Un appartement équipé d'une prise cuisinière 400 V n'est pas une installation triphasée. Certains logements de l'UE disposent d'une seule prise triphasée câblée pour une plaque à induction ou un chauffe-eau instantané. Ce circuit ne peut raisonnablement pas alimenter un serveur d'inférence sans réfection du câblage et sans disjoncteur dédié.
  • « 32 A » tout seul ne veut rien dire. Un circuit monophasé 32 A en 230 V représente environ 7.4 kW. Un circuit triphasé 32 A en 400 V représente environ 22 kW. La tension compte autant que le courant.
  • Le disjoncteur n'est pas la seule limite. La section du câble, l'arrivée du tableau depuis la rue et le fusible principal du bâtiment plafonnent tous votre capacité réelle. Un circuit 32 A placé derrière un fusible principal de 25 A déclenche en amont avant de déclencher en aval.

Quand le monophasé suffit

Pour une part non négligeable des acheteurs, le monophasé 230 V convient très bien. Les règles honnêtes :

Un seul serveur IA à 4 GPU, cartes grand public. Une configuration à 4× RTX 5090 consomme 1.8–2.4 kW en charge soutenue. Sur un circuit 230 V 16 A (limite continue de 2.95 kW), il vous reste assez de marge pour le serveur lui-même, plus une station de travail, un écran et l'éclairage de la pièce. La plupart des bureaux à domicile et des petits laboratoires tournent exactement dans cette configuration.

Un seul serveur à 4 GPU, cartes professionnelles. Une configuration à 4× RTX Pro 6000 Blackwell à 600 W de TDP chacune est le cas limite. La consommation des cartes seules atteint 2.4 kW ; en ajoutant la plateforme hôte, les ventilateurs et les pompes, le total se situe entre 2.8 et 3.0 kW. On est pile à la limite continue d'un circuit 16 A. Nous déployons ces machines sur des circuits 32 A dès que possible, ou sur une PDU de rack triphasée avec un serveur par phase.

Configuration d'inférence à 8× L4 ou 8× L40. Les cartes datacenter à faible consommation (L4 à 72 W, L40 à 300 W) maintiennent tout le serveur dans le budget d'un seul circuit 16 A. Un système à 8× L4 tourne autour de 1.0 kW au total ; un système à 8× L40 approche les 3.0 kW et gagne à être alimenté en 32 A.

Deux serveurs, circuit 32 A. Si vous disposez d'un circuit monophasé 230 V 32 A (7.4 kW en continu, ~5.9 kW après déclassement), vous pouvez placer deux serveurs à 4 GPU grand public sur une même arrivée. C'est le plafond réaliste d'un déploiement monophasé. Au-delà de deux serveurs, le calcul ne tient plus.

Configuration Consommation soutenue Circuit monophasé
Configuration 4× RTX 5090 / 4090 1.8–2.4 kW 230 V 16 A
Configuration 4× RTX Pro 6000 Blackwell 2.8–3.0 kW 230 V 32 A de préférence
Configuration 8× RTX 5090 / 4090 3.5–4.5 kW 230 V 32 A (juste)
Inférence 8× L4 1.0–1.2 kW 230 V 16 A
Inférence 8× L40 2.8–3.2 kW 230 V 32 A
2 serveurs (4 GPU grand public) sur une arrivée 4.0–4.8 kW 230 V 32 A

Si votre déploiement entre dans ce tableau et n'est pas appelé à grandir, vous n'avez pas besoin du triphasé. Sautez la suite de cet article et appelez l'électricien pour une ligne dédiée de 16 A ou 32 A avec un disjoncteur à courbe B.

Quand le triphasé est INDISPENSABLE

Le triphasé devient obligatoire dès que l'une de ces conditions est remplie :

Un rack consomme plus de 7 kW en continu. Un circuit monophasé 32 A en 230 V est plafonné à 7.4 kW théoriques, ~5.9 kW après déclassement. Au-dessus, il faut soit plusieurs arrivées monophasées (peu pratique, inesthétique, et vous butez de toute façon sur l'arrivée du tableau), soit du triphasé. Pour un serveur à 8 GPU 5090 (4.5 kW), plus l'hôte, le réseau et un onduleur, vous êtes déjà à 5–6 kW pour un seul serveur. Deux serveurs dans un rack, cela fait 10 kW. Le triphasé est alors la seule réponse sensée.

Vous avez besoin de 32 A ou plus en continu sur une seule arrivée. La plupart des installations résidentielles et des petits locaux commerciaux de l'UE plafonnent les circuits divisionnaires monophasés à 32 A. Au-delà, la section des câbles, le choix des disjoncteurs et la conception du tableau supposent du triphasé. Si vous demandez à un électricien une prise « monophasée 63 A » pour un serveur, il vous regardera de travers avant de vous chiffrer du triphasé.

Plusieurs serveurs dans la même pièce. Dès que vous dépassez deux serveurs à 8 GPU, vous êtes en territoire triphasé, que cela vous plaise ou non. La puissance ne tient tout simplement pas sur des circuits monophasés européens sans compromis douteux.

Vous voulez une seule PDU par rack, pas trois. Amener trois circuits monophasés distincts jusqu'à un rack pour alimenter trois serveurs est théoriquement possible. En pratique, la gestion des câbles est catastrophique, vous ne pouvez pas équilibrer la charge, et toute PDU de rack un tant soit peu correcte au-dessus de 5 kW n'existe qu'en triphasé. Vous finirez en triphasé de toute façon, par la PDU.

Anticiper un serveur supplémentaire. C'est le cas que nous rencontrons le plus souvent. Un laboratoire commande une seule machine à 4 GPU, l'intégrateur est déjà sur place, le tableau a de la place, et le surcoût pour tirer une arrivée triphasée maintenant représente une fraction du coût d'une reprise de l'installation dans dix-huit mois, quand le deuxième serveur arrivera. Si vous envisagez la moindre croissance, le triphasé dès le premier jour est le bon choix.

Les avantages concrets du triphasé

Au-delà de la capacité brute, le triphasé présente trois véritables avantages techniques.

Moins de cuivre pour la même puissance. Une arrivée triphasée 400 V 32 A transporte 22 kW sur quatre conducteurs (L1, L2, L3, N) dimensionnés pour 32 A chacun. La même livraison en monophasé — 22 kW sous 230 V — exigerait 96 A sur une seule paire phase-neutre, c'est-à-dire un câble bien plus gros et un disjoncteur bien plus imposant. Sur les longues liaisons dans les bâtiments industriels, l'économie de cuivre se compte en vrai argent.

Charge équilibrée, courant de neutre faible. Lorsque les trois phases sont chargées de façon égale, le courant de retour dans le neutre est proche de zéro (les trois sinusoïdes s'annulent). Le conducteur de neutre peut donc être de section réduite, les transformateurs chauffent moins et votre facteur de puissance reste propre. Sur une installation monophasée, chaque ampère consommé revient par le neutre.

Répartition naturelle entre plusieurs appareils. Les PDU triphasées vous offrent trois départs monophasés 230 V indépendants (L1+N, L2+N, L3+N). Branchez un serveur sur chaque départ et vous obtenez un équilibrage automatique de la charge — à condition que les serveurs consomment à peu près autant. Nous dimensionnons les racks dans cette logique : trois serveurs identiques à 4 GPU par PDU triphasée 32 A, c'est la topologie la plus propre que l'on puisse construire.

Des formes d'onde plus propres sous forte charge à découpage. Les alimentations de GPU fonctionnent à découpage et appellent le courant par salves, au double de la fréquence du réseau. Les systèmes triphasés encaissent mieux ce profil de charge, car chaque phase ne voit qu'un tiers de l'activité de commutation. Cela se traduit par une distorsion harmonique plus faible sur l'arrivée du bâtiment et, dans les cas extrêmes, par moins de déclenchements intempestifs des différentiels en amont.

La contrepartie : le triphasé coûte plus cher à installer, exige un électricien certifié qui sait ce qu'il fait, et complique le dimensionnement de la PDU et de l'onduleur. Rien de rédhibitoire au-delà de 7 kW par rack. En dessous, le monophasé est simplement plus simple.

Comment une PDU triphasée répartit réellement la puissance

C'est la partie que la plupart des acheteurs ne découvrent que le jour de l'installation : elle mérite donc d'être détaillée.

Une PDU de rack triphasée reçoit une entrée 400 V à 5 broches (L1, L2, L3, N, PE) et expose une rampe de prises C13 ou C19 standard. En interne, elle répartit l'entrée en trois bancs :

Entrée triphasée — 400 V en étoile, exemple 32 A
L1 · L2 · L3 · N · PE
↓
L1 + N
= 230 V
Banc A
(par ex. 7 prises)

Serveur 1
1× 4 GPU ~2.4 kW
L2 + N
= 230 V
Banc B
(par ex. 7 prises)

Serveur 2
1× 4 GPU ~2.4 kW
L3 + N
= 230 V
Banc C
(par ex. 7 prises)

Serveur 3
1× 4 GPU ~2.4 kW

Une PDU triphasée répartit une entrée 400 V unique en trois bancs 230 V indépendants — un serveur par phase pour une charge équilibrée.

Quelques conséquences pratiques :

  • Les serveurs eux-mêmes restent des appareils monophasés. Les alimentations ATX standard ou les alimentations serveur redondantes acceptent du 100–240 V monophasé. Il n'existe pas d'« alimentation serveur triphasée » dans la classe des machines IA. Le triphasé relève purement de la distribution dans le bâtiment ; c'est la PDU qui effectue la répartition.
  • L'équilibrage de la charge vous incombe. Si vous placez deux serveurs sur L1 et rien sur L2 ni L3, vous perdez tout l'intérêt de l'opération. Les PDU mesurées ou pilotables affichent le courant par phase : vérifiez-les à l'installation et rééquilibrez si nécessaire.
  • Le calibre par phase compte. Une PDU triphasée 32 A est généralement protégée en interne à 16 A ou 20 A par départ. Vous ne pouvez pas tirer 30 A sur un seul banc de prises sous prétexte que l'arrivée fournit 32 A par phase. Lisez la fiche technique de la PDU.
  • Les serveurs à double alimentation en triphasé méritent attention. Si vous avez un serveur doté de deux alimentations redondantes et que vous voulez une vraie alimentation A/B, il vous faut deux arrivées triphasées distinctes (idéalement sur deux disjoncteurs, parfois depuis deux sources du réseau). L'alimentation 1 est raccordée à la PDU A sur (par exemple) L1, l'alimentation 2 à la PDU B sur L1. C'est de la conception de niveau colocation ; les petits laboratoires en ont rarement besoin.

400 V ou 230 V côté serveur — ce qu'il en est du matériel

Une question légitime : si le triphasé délivre 400 V entre phases, mon serveur fonctionne-t-il d'une manière ou d'une autre directement en 400 V ?

Pour les serveurs IA de la gamme Kentino — plateformes Supermicro et Bone64c avec alimentations ATX ou CRPS redondantes — la réponse est non. Les alimentations de serveur acceptent du 100–240 V alternatif monophasé. Elles couvrent automatiquement toute cette plage. Vous les raccordez à l'un des départs 230 V d'une PDU triphasée, et l'alimentation ignore totalement que le bâtiment est en triphasé en amont.

Certains équipements hyperscale et de grands centres de données utilisent des entrées 200–415 V ou du « courant continu haute tension » (HVDC), où l'alimentation est raccordée entre phases ou directement sur un bus 380 V DC redressé. Cela existe — c'est plus efficace à grande échelle, puisque chaque étage de conversion perd 1 à 3 % — mais ce n'est pas ce qu'un laboratoire européen ou un petit site commercial déploiera. Pour la gamme que Kentino construit réellement (serveurs à 4 et 8 GPU sur GPU raccordés en PCIe, alimentations CRPS standard), partez du principe que l'alimentation reçoit du 230 V monophasé, quelle que soit la topologie en amont.

Classe d'alimentation Tension d'entrée Où on la rencontre
ATX grand public / station de travail 100–240 V monophasé Configurations desktop et Tower à 4 GPU
CRPS redondante 1.6–2.4 kW 100–240 V monophasé Rack 4 GPU, configurations 8 GPU L4/L40
CRPS redondante 2.7–3.3 kW 200–240 V monophasé Configurations 8 GPU 5090/Pro 6000
HVDC hyperscale / 380 VDC 380 V DC Fournisseurs cloud, hors de notre périmètre
Télécoms / alimentation DC −48 V DC Salles télécoms, hors de notre périmètre

La réalité des installations européennes, sans fard

Débarrassé du vernis commercial, le tableau pour les acheteurs européens en 2026 est le suivant :

  • Un serveur à 4 GPU : le monophasé 16 A convient. C'est le cas de la grande majorité des déploiements en petit laboratoire et en station de travail.
  • Un serveur à 8 GPU : le monophasé 32 A fonctionne, le triphasé est plus propre. Un circuit 32 A au tableau n'est pas toujours disponible ; si vous devez de toute façon tirer un nouveau câble, tirez du triphasé.
  • Deux serveurs à 8 GPU ou tout ce qui dépasse ~7 kW en continu : triphasé, sans exception. Le calcul monophasé s'écroule, le tableau ne suit pas, et les PDU que vous voudriez n'existent pas en version monophasée.
  • Tout rack destiné à s'étoffer : triphasé dès le premier jour. Le surcoût d'installation est faible, le coût de la reprise ultérieure est élevé, et votre « vous » futur vous remerciera.

Les acheteurs qui débutent sont souvent tentés de pousser le monophasé aussi loin que possible afin de repousser l'installation du triphasé. Cela fonctionne pour un serveur. Cela échoue, de façon prévisible, au deuxième.

Ce qu'il faut demander à l'électricien

Quand l'électricien vient chiffrer l'installation, remettez-lui cette liste. (Nous sommes ravis de le faire pour vous sur un déploiement construit par Kentino, mais ces questions restent utiles dans tous les cas.)

  1. La capacité disponible au tableau général. Combien d'ampères l'arrivée du bâtiment autorise-t-elle ? Dans un logement européen, le fusible principal est souvent de 25 A ou 32 A au total ; vous ne pouvez pas installer un circuit serveur de 32 A si tout l'appartement est sur un 25 A principal.
  2. La disponibilité du triphasé existant. Certains bâtiments disposent du triphasé jusqu'au tableau mais ne distribuent que du monophasé. Le coût pour amener le triphasé jusqu'à une prise précise est bien inférieur à celui d'un raccordement triphasé du bâtiment depuis la rue.
  3. Un circuit dédié au(x) serveur(s). Non partagé avec l'éclairage, la ventilation ou les prises de bureau. Ce qu'il vous faut, c'est un disjoncteur dédié à courbe B, adapté au comportement d'appel de courant des alimentations ; la courbe C déclenche moins mais laisse passer plus de courant avant de s'ouvrir, et la courbe A déclenche de façon trop agressive pour des alimentations à découpage.
  4. Le type et l'emplacement des prises. Pour le triphasé, demandez des prises CEE rouges 16 A ou 32 A (IEC 60309), sauf si vous avez déjà un modèle de PDU précis en tête. Pour le monophasé, une prise Schuko CEE 7/4 (Allemagne, Autriche, Pays-Bas) ou le standard local (la Tchéquie et la Slovaquie utilisent la CEE 7/5, la variante française / belge) convient.
  5. La classe du différentiel. Les alimentations à découpage avec PFC présentent de petits courants de fuite à la terre. Les différentiels de type AC peuvent déclencher intempestivement avec plusieurs serveurs ; le type A ou le type B est le bon choix. Précisez-le explicitement — beaucoup d'électriciens posent du type AC par défaut.
  6. La longueur de la liaison. Si le tableau est loin de la salle serveurs, la chute de tension devient un vrai sujet à fort courant. L'électricien doit connaître la distance pour dimensionner correctement le câble.
  7. La marge de capacité pour l'avenir. Demandez un disjoncteur et une section de câble d'un cran au-dessus de votre consommation actuelle. L'écart de prix entre du cuivre 25 A et 32 A est minime ; le coût d'une reprise ultérieure ne l'est pas.

Si l'électricien ne sait pas répondre aux questions 1 à 3 en regardant le tableau, changez d'électricien. C'est le travail de base de toute installation professionnelle.

Avertissement de sécurité

Nous le dirons une fois, clairement, parce que c'est important.

Ne faites jamais vous-même de triphasé, de split-phase, ni quoi que ce soit au-delà d'un circuit monophasé domestique. Les tensions en jeu — 400 V entre phases, avec des courants de défaut qui peuvent atteindre des milliers d'ampères avant l'ouverture du disjoncteur — sont mortelles en quelques millisecondes, pas en quelques secondes. Les distances d'isolement, les sections de conducteurs, le choix du différentiel et le schéma de mise à la terre n'ont rien d'intuitif, et les modes de défaillance ne laissent pas de seconde chance.

Dans l'UE, les travaux en triphasé sont partout réservés à des électriciens certifiés (une « revize » en Tchéquie et en Slovaquie, une « habilitation BR/B2V » en France, un « Elektrofachkraft » en Allemagne). Cette certification n'est pas une barrière bureaucratique : elle existe parce qu'un raccordement erroné sur un circuit triphasé 32 A peut provoquer un arc électrique, une électrocution et l'incendie du bâtiment. L'assurance ne couvrira pas des travaux électriques non autorisés.

Cela vaut même si vous êtes techniquement à l'aise avec l'électronique basse tension. Un amateur habitué au 12 V qui a soudé des centaines de cartes n'a pour autant ni l'appareillage de mesure, ni les connaissances réglementaires, ni les réflexes de sécurité acquis pour réaliser une installation triphasée de niveau bâtiment. Faites appel à un professionnel. La journée d'un électricien certifié coûte deux ordres de grandeur de moins qu'un incendie.

Que faire ensuite

Si vous dimensionnez l'électricité d'une installation de serveurs IA, voici les étapes, dans l'ordre :

  1. Comptez vos serveurs et additionnez la consommation soutenue. Utilisez le tableau de la section « Quand le monophasé suffit ». Soyez honnête sur les pointes — les GPU dépassent largement leur TDP nominal sur de courtes salves.
  2. Regardez votre tableau électrique réel. Photographiez-le, comptez les circuits, notez le calibre du fusible principal. Envoyez tout cela à votre intégrateur avant de figer la configuration.
  3. Tranchez entre monophasé et triphasé d'après le budget de puissance, et non d'après « ce dont on dispose ». Si le budget dit triphasé, n'essayez pas de faire tenir du monophasé.
  4. Faites venir un électricien certifié pour une visite technique. La visite coûte peu, la reprise coûte cher.
  5. Dimensionnez les circuits en gardant la marge d'un serveur. Un serveur à 4 GPU ne doit pas être calculé pour occuper 95 % d'un circuit 16 A ; un 32 A est préférable s'il est disponible.
  6. Pour les racks multi-serveurs, intégrez la PDU à l'installation électrique. PDU de rack triphasée et prise CEE rouge 16/32 A assortie, dimensionnées pour la consommation totale du rack plus 20 %.
  7. Documentez l'installation pour la personne suivante. Étiquetez les disjoncteurs. Notez l'affectation des phases. Rangez le schéma électrique là où le prochain technicien le trouvera.

Les articles suivants de cette série approfondissent ce qui compte une fois l'énergie arrivée au rack : les types de PDU (P02), l'équilibrage des phases en pratique (P03), le dimensionnement des disjoncteurs et le comportement à l'appel de courant (P04), le dimensionnement de l'onduleur pour des charges IA (P05), et la conception groupe électrogène + inverseur de source pour les sites qui en ont besoin (P06).


Cet article fait partie du Kentino Wiki, une série de référence sur le calcul IA, la robotique et les systèmes qui les relient. Commentaires et corrections bienvenus à info@kentino.com.